La tuerie de Virginia Tech sur Wikipédia marque le succès de l'information contributive.
26 avril 2007 - Publié sur Le Monde.fr
Deux heures après la fusillade sur le campus de Virginia Tech, le 16 avril, une page Wikipédia était créée et devenait la source d'information de milliers d'internautes et des plus grands médias. La preuve que "les médias d'informations professionnels ne peuvent plus se passer des amateurs", estime le journaliste Francis Pisani sur son blog.
Journalisme citoyen, Web participatif, collaboratif..., les qualificatifs fusent pour décrire le cyber-phénomène lié au massacre. La mobilisation des étudiants sur place pour décrire ce qu'ils voyaient et ce qu'ils vivaient a généré un flot d'informations impressionnant sur le Web.
Les vidéos, photos et chats des étudiants se sont retrouvés sur les plus grands sites d'information comme MSNBC.com, CNN.com ou Washingtonpost.com. "Une preuve flagrante du succès du contenu produit par les utilisateurs", souligne Marguerite Moritz, professeur de journalisme international à l'université du Colorado.
Mais l'information la mieux organisée, en plus d'être entièrement conçue par des amateurs, se trouvait sur Wikipédia. Depuis le 16 avril, environ 2 000 contributeurs ont réalisé près de 9 000 modifications sur la page "Virginia Tech massacre". Une vidéo sur YouTube montre d'ailleurs de façon accélérée les changements incessants sur le site au cours des douze premières heures suivant l'événement.
Au final, un "article" très complet qui retrace dans le détail le déroulement des faits, cite les victimes et ceux qui ont essayé de s'interposer, dresse le portrait du meurtrier, détaille les suites de l'affaire – de l'initiative de la ligue de football américaine à la réaction gouvernementale – et inscrit la tragédie dans le contexte du débat sur les armes aux Etats-Unis. Avec cette puissance qu'a Internet d'enrichir l'argumentaire avec force liens hypertextes, vidéos, illustrations et autres éléments multimédias. L'article s'achève sur 125 notes de bas de pages, qui permettent de sourcer les informations pour en garantir la fiabilité. La richesse de la page est à la hauteur de la fréquentation qu'elle a générée : on a compté plus de 750 000 visites au cours des deux premiers jours.
UN "BAZAR ABSOLU"
Comment expliquer un tel succès ? Wikipédia est secouée de façon récurrente par des critiques sur la crédibilité de ses articles, et son modèle de fonctionnement libre a de quoi laisser perplexe. "Imaginez un journal avec plus de 2 000 journalistes, chercheurs et éditeurs, sans manager à qui parler, sans échéance à respecter, ni conférence de rédaction, ou de décision imposée", écrivait le journaliste américain Noam Cohen à propos de l'encyclopédie collaborative, le 23 avril.
Selon les propres termes de son fondateur, Jimmy Wales, Wikipédia est un "bazar absolu", mais un bazar qui marche. A l'heure actuelle, l'encyclopédie en ligne existe en 249 langues – en tête l'anglais, l'allemand, puis le français – et vit grâce aux dons de particuliers et au mécénat d'entreprise. Son budget devrait atteindre 6 millions de dollars (quelque 4,4 millions d'euros) en 2007.
Des règles sur l'impartialité, la propriété intellectuelle ou la rédaction collective se trouvent à la disposition des "wikipédiens" – c'est ainsi qu'on appelle tout contributeur à Wikipédia. Les plus expérimentés se chargent volontairement de structurer les articles en y ajoutant des titres de parties, des photos libres de droits et en réorganisant le contenu si besoin.
Sur l'onglet "discussion", présent sur chaque page, les wikipédiens débattent de la meilleure façon de présenter l'article. Par exemple, sur la page francophone consacrée aux événements de Virginia Tech, un débat a eu lieu sur la question de savoir si le terme "massacre" était trop "sensationnaliste". Résultat, les wikipédiens ont préféré le terme de "fusillade".