A Austin, les acteurs du Web imaginent l'Internet de demain
24 mars 2009
Article publié sur LeMonde.fr
"Le Web est plus une création sociale que technique", déclarait il y a vingt ans l'un des inventeurs du Web, Tim Berners-Lee. Pour Charlene Li, spécialiste Web 2.0 dans le cabinet d'études Forrester Research, le succès des réseaux sociaux aujourd'hui n'est qu'un début vers l'émergence d'un Web de plus en plus social. Elle n'est pas la seule à le penser. Réunis à l'occasion du festival South by Southwest Interactive
qui a lieu chaque année à Austin, des centaines de chercheurs, d'experts et de professionnels du secteur des nouvelles technologies ont esquissé les contours du Web du futur.Les perspectives en la matière sont à la fois effrayantes et fascinantes. "Les réseaux sociaux vont devenir de plus en plus présents dans nos vies, comme l'air que l'on respire", estime Charlene Li, pour qui cette intégration sera progressive mais inéluctable. "Nos amis, famille, les gens que l'on apprécie et qui nous ressemblent vont être accessibles partout et quand nous en avons besoin," et pas seulement sur les sites de réseaux sociaux, expliquait la spécialiste samedi 14 mars, au cours d'une présentation portant sur le futur des réseaux sociaux.
Vers une identité en ligne homogénéisée
L'une des tendances sur laquelle misent les acteurs du Web, c'est la possibilité d'utiliser un même identifiant et un même mot de passe pour se connecter à tous ses comptes en ligne - ce qu'en anglais on appelle "federated identity". Une interopérabilité qui rendrait la frontière entre les différents sites visités sur le Web de plus en plus ténue.
"Si je veux acheter des chaussures mais que j'ai la particularité d'avoir des pieds petits et larges, je voudrais savoir qui a ce problème et quelles chaussures ils ont acheté", illustre Charlene Li, "donc je veux être en contact avec des gens qui sont comme moi mais que je connais, en qui j'ai confiance." A l'avenir, il sera possible de savoir directement sur le site d'achat en ligne qui, parmi vos contacts, a déjà acheté sur ce site, quels produits ils ont choisi et ce qu'ils en pensent.
Charlene Li, spécialiste Web 2.0 chez le cabinet d'études Forrester Research. Crédits Cécile Grégoriades
Pourquoi les internautes sont-ils de plus en plus enclins à dévoiler leurs informations personnelles, malgré les risques ? "Le côté pratique", répondent à l'unisson les spécialistes du secteur. "C'est commode pour nous de n'avoir qu'une seule identité et de pouvoir tout faire sans lever le petit doigt", explique Patrick Moorhead, directeur des médias émergents chez Razorfish, une des plus importantes agences de communication au monde, rachetée par Microsoft.
Car à l'avenir, Internet sera omniprésent dans nos vies. "D'ici cinq ans, notre identité fédérée nous permettra de démarrer notre voiture, ouvrir notre maison, payer nos courses...", prophétise Patrick Moorhead, pour qui tout sera connecté. Finie l'utopie des espaces virtuels comme sur Second Life : l'ubiquité du Web sera désormais une réalité, et les scénarios à la Minority Report, du nom d'un film de science-fiction dans lequel les moindres faits et gestes peuvent être surveillés, ne sont pas si loin.

Patrick Moorhead, directeur des médias émergents au sein de l'agence de communication Razorfish. Crédits Cécile Grégoriades
Des menus intelligents
"L'informatique omniprésente – ou ubiquitous computing – est l'idée que tout ce qui nous entoure va devenir informatisé ou connecté au réseau d'une façon ou d'une autre", explique Patrick Moorhead, une évolution rendue possible par un Internet de plus en plus rapide, des technologies sans fil de plus en plus puissantes et de moins en moins chères.
Avec une connection à portée de main, l'utilisation d'un ordinateur personnel devient obsolète. Nos informations sont désormais stockées dans des serveurs qui ne nous appartiennent pas, tout comme les logiciels que nous utilisons sont sur le "nuage" du "cloud computing", illustré par le succès des applications Google (Gmail, Docs, Picasa... etc.).
David Polinchock, directeur du Brand Experience Lab, une agence de marketing interactif à New York. Crédits Cécile Grégoriades
Les enjeux derrière une informatique omniprésente sont multiples. "C'est tellement pratique et tellement commode, les gens peuvent se laisser séduire sans se poser de question", s'inquiète Patrick Moorhead.
Qui contrôle ces informations sur nous dispersées sur Internet ? Est-ce Facebook ou Google? Les services de renseignement gouvernementaux ? Quelle utilisation peut-il en être faite ? "Nous sommes fondamentalement méfiants envers notre gouvernement ici aux Etats-Unis", indique David Polinchock, "car nous ne savons pas quel usage peut être fait d'un profilage de chaque citoyen. Nous ne sommes jamais à l'abri d'un régime autoritaire, d'où l'importance d'informer les gens sur le futur de l'Internet pour façonner des règles à notre avantage. Si nous ne le faisons pas, d'autres le feront pour nous sans avoir nos intérêts en tête." Le directeur du Brand Experience Lab souligne aussi que la "fracture numérique" ne s'éteindra pas avec ce nouveau modèle : "Il y aura ceux qui auront accès au réseau ambiant et d'autres qui en seront écartés, parce qu'ils n'auront pas les moyens." Une nouvelle lutte des classes en somme.