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Les statistiques ethniques, un non débat aux Etats-Unis


Le message inonde en 28 langues les télévisions, postes de radio, panneaux publicitaires et même les sites de réseaux sociaux. Le Census Bureau américain est en plein marathon publicitaire. L'objectif : convaincre quelque 300 millions de personnes vivant aux Etats-Unis de remplir les questionnaires du recensement.



Tous les dix ans, l'INSEE américaine s'adonne à un décompte précis de la population : noms, adresse, date de naissance, sexe… et origine ethnique. "On classifie les gens en fonction de cinq groupes raciaux différents : blanc, noir, rouge, jaune et brun, ce dernier terme ne renvoyant pas aux Hispaniques mais aux indiens natifs des îles du Pacifique", explique Ken Prewitt, ancien directeur du Census Bureau.



"Un pays racial dès l'esclavage"



Les statistiques ethniques n'ont pas bonne presse en France. Le commissaire à la diversité Yazid Sabeg a rendu en février un rapport préconisant l'instauration de ce qui est pudiquement appelé "la mesure de la diversité", une initiative qui a du mal à faire consensus. Outre Atlantique, ce débat fait sourire. "Les Etats-Unis se définissent dès le début comme un pays racial à cause de l'esclavage", souligne de nouveau Ken Prewitt, également professeur de politique publique à l'université de Columbia. "Lorsque le pays a commencé à recenser sa population, en 1790, personne n'a eu l'idée de remettre en question la différenciation entre blancs, noirs et indiens", ajoute l'universitaire.



Si les statistiques ethniques ont toujours existé aux Etats-Unis, l'utilisation cette année du terme fortement connoté de "negro" dans le questionnaire, a créé l'émotion. Le mot n'est pas aussi fort que son cousin "niger", considéré comme une insulte aux Etats-Unis, mais beaucoup estiment qu'il n'est plus approprié. "Le terme de "negro" est proposé aux côtés de ceux de "Black" et "African American" car certaines personnes se reconnaissent davantage sous ce terme que sous les autres. Il a donc sa légitimité dans le questionnaire" indique Jeff Passel, démographe au Pew Hispanic Center.



"Blanc libre", "personne de couleur libre" ou "esclave"



Une polémique qui montre que même au pays de l'affirmative action, les statistiques ethniques ne sont pas une science exacte : "la notion de race n'est pas un concept biologique, c'est un concept éminemment social", souligne Jeff Passel. Le tout premier questionnaire de 1790 n'offrait que trois options : "blanc libre", "personne de couleur libre" ou "esclave". Au fil des années, le recensement s'est enrichi du terme de "mulâtre" désignant toute personne "ayant une proportion de sang noir". La deuxième moitié du 19ème siècle voit l'apparition des termes "Chinois" et "Japonais", suite à la vague d'immigration asiatique de l'époque.



Tout au long du 20ème siècle, la terminologie du questionnaire évolue afin de refléter les changements démographiques des Etats-Unis. L'afflux régulier d'immigrés en provenance de pays d'Amérique latine mais aussi la reconnaissance officielle des différentes tribus indiennes se reflète dans les questionnaires successifs. Puis à partir des années 60, la classification de la population sur des critères ethniques devient peu à peu un instrument de mesure de la discrimination.



Staples>. Crédits: Cécile Gregoriades

Joe Hicks fait partie d'une communauté grandissante qui refuse la politique de la discrimination positive aux Etats-Unis. Crédits : Cécile Grégoriades



"Si on constatait que le corps étudiant était composé à 90% d'hommes et à 10% de femmes, on se dirait qu'il y a quelque chose qui ne va pas et qu'il faut mettre en place des mesures pour favoriser un recrutement plus homogène, pourquoi n'en serait-il pas de même pour les minorités ethniques?", interroge Ken Prewitt. "A la différence de la France, le facteur racial est couramment utilisé aux Etats-Unis pour expliquer des phénomènes sociaux, économiques, politiques, médicaux ou autres", souligne Roberto Ramirez, directeur du département ethnies et origines au sein du Census bureau.



Sans surprise, l'ancien directeur de l'agence de recensement américaine Ken Prewitt rejoint les conclusions du rapport Sabeg : "il est clair qu'il existe en France des disparités énormes dans les domaines du travail ou de l'éducation", explique-t-il, "et que ces disparités sont liées à l'origine nationale. Doit-on avoir recours à un vocabulaire racial pour mesurer et palier à ces discriminations? Il faut en tout cas faire le constat qu'il y a des injustices et que pour clairement les identifier, il faut avoir un moyen de les mesurer."



Contre la discrimination positive



Les injustices raciales, Joe Hicks veut bien les reconnaître. Il a grandi au biberon des défenseurs des droits civiques et a même rejoint le mouvement radical des Black Power dans les années 60. Mais il est aujourd'hui un ardent critique de la discrimination positive qui, selon lui, n’a fait que renforcer les tensions interraciales. Cet homme noir d'une soixantaine d'années travaille dans une association qui vise à améliorer les rapports entre les différentes communautés à Los Angeles.



Pour lui, l'affirmative action “discrimine les hommes blancs, seule catégorie à ne pas bénéficier d’une façon ou d’une autre de cette aide. Or il existe des hommes blancs pauvres qui, sous prétexte de leur couleur de peau, vont être recalé à un examen d’entrée.” Une situation qui favorise, selon Joe Hicks, les tensions entre communautés dans une Amérique qui a largement tourné la page du racisme : “notre président n’est-il pas la preuve de l’obsolescence de ce genre de mesure?”



Si le modèle de la discrimination positive s'essouffle outre Atlantique, la collecte des données raciales et ethniques a de beaux jours devant elle : "nous pensons ajouter la case Arabe-Americain pour le questionnaire de 2020", précise-t-on même au bureau du recensement.







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