Deux mois après l’apparition de la grippe H1N1, l’état de vigilance est largement retombé au Mexique. Les masques protecteurs que l’on pouvait voir à chaque coin de rue de la capitale se font maintenant rares, et une atmosphère de cynisme règne parmi la population au sujet de l’épidémie.
“Cette histoire de grippe, c’est une blague”, s’exclame Pedro*, conducteur de taxi que j'ai rencontré à Mexico. L’homme, la quarantaine passée, se plaint plutôt des heures et parfois des jours à attendre des clients, à l’aéroport international de Mexico City, devenu désert depuis début avril. “Je pense que le gouvernement a fomenté ça pour nous entourlouper”, continue le conducteur, qui dispose toutefois d’un masque, mais se garde bien de le porter. “Notre entreprise de taxi nous demande de garder ça avec nous, c’est obligatoire, mais je ne le porte pas”, explique-t-il, incrédule.
Ce sentiment de cynisme est partagé parmi la population. Si l’épidémie a tout de même fait 95 victimes au Mexique, les gens estiment que le battage médiatique autour de la grippe a largement été disproportionné. “Ils feraient mieux de s’occuper des vrais problèmes du Mexique, comme la corruption ou le trafic de drogue”, s’emporte Paz Lavin, une habitante de Tepoztlan, un village situé à une centaine de kilomètres au sud de la capitale. Ici, personne ne porte de masque et ne se sent personnellement concerné par le problème. “Je ne connais personne qui ait été touché de près ou de loin par la grippe”, continue cette professeur d’espagnol. Pour elle, la grippe est un moyen pour le gouvernement d’obtenir des crédits de la part d’organisations internationales.

Dans le métro de Mexico, en avril 2009, la population se protège de l'épidémie de grippe grâce à des masques médicaux.
Si chacun y va de sa théorie plus ou moins farfelue, la méfiance envers les autorités est réelle. En particulier au sein des couches populaires. Bob Schalkzijk vit, lui, dans le quartier aisé de Coyoacan à Mexico, et n’émet aucun doute sur la dangerosité de la grippe H1N1. Il applique les gestes simples énoncés par les agences sanitaires : éternuer dans son coude, éviter les contacts proches, mais de là à porter un masque… Ce septuagénaire se réjouit de la réouverture des restaurants de son quartier, fermés pour cause d’épidémie, mais s’abstient de prendre le métro - il préfère se déplacer en voiture.
Lourdes Almeida ne se donne même pas cette peine. Artiste-photographe célèbre au Mexique, ce petit bout de femme continue d’emprunter le métro, le seul véritable moyen de se déplacer dans cette ville de plus de 20 millions d’habitants. “La grippe tue chaque année des centaines de milliers de personnes dans le monde!”, souligne-t-elle en haussant les épaules, insistant sur le relatif faible décompte de personnes victimes du virus actuel : 110 décès dans le monde.
Deux mois après les premiers cas de grippe, la vie a repris son cours au Mexique, les touristes en moins. L’épidémie a complètement interrompu les flots d’étrangers en provenance d’Europe et des Etats-Unis qui viennent traditionnellement inonder les plages des côtes des Caraïbes et du Pacifique, en cette période chaude de l’année. Aux heures de pointe, le métro est bondé, et les températures dépassent facilement les 40 degrés dans les entrailles de la capitale. Au coeur de la marée humaine, on croise parfois une ou deux personnes portant un masque, masque rapidement descendu sur la gorge pour éviter l’étouffement.
*nom d’emprunt